"... et c'est ainsi qu'en l'an premier, furent posées les premières
pierres de la cité d'Al de Baran."
Pendant quelques instants, le silence régna, les élèves
probablement perdus dans la représentation mentale de ce à quoi
pouvait bien ressembler la cité d'Al de Baran presque cinq mille années
auparavant. Puis quelques-uns, les plus prompts à revenir à la
réalité, prirent conscience que le clocher sonnait les douzes
coups de midi. Et quelques coups de coude tacites à leurs camarades
plus tard, tous rangeaient leurs plumes et livres, attendant la permission
de pouvoir sortir.
"
- Je vois que personne n'a de questions, reprit l'institutrice avec un sourire.
Et comme ce week-end est, vous le savez tous, un peu spécial, il n'y
aura exceptionnellement pas de devoirs. Vous pouvez donc y aller..."
Peu habitués à finir une semaine à si bon compte, c'est
avec une sincère bonne humeur que les enfants sortirent de la classe
au son des "au revoir, madame" et "à tout à l'heure,
Sena".
Le silence était revenu dans la salle de classe déserte et, sans
oser le briser, je commençais à remettre les tables contre les
murs, comme je le faisais tous les vendredi, pendant que Madame Vandervilt
réunissait ses affaires.
"
Tu peux laisser Sena, c'est à peu de choses près le seul exercice
que je fais encore de la semaine, ne vas donc pas me l'enlever, me murmura-t-elle
dans l'oreille."
Je me fis intérieurement la réflexion que, plus encore que sa
perception du temps qui faisait qu'elle terminait ses leçons toujours à l'heure,
avec une exactitude infaillible (et ce sans montre ni aucun autre artifice),
c'était bel et bien cette faculté de se mouvoir sans bruit qui
me surprendrait à jamais. Et ma surprise dût se lire sur mon visage,
car elle partit dans un grand éclat de rire, où je la rejoignis
de bon coeur. Se calmant peu à peu, elle défit son strict chignon
et laissa retomber ses cheveux blonds ondulés, dans un geste aussi gracieux
que théâtral. Cet acte avait pour moi quelque chose d'étrangement
magique à mes yeux car -et j'avais beau me répéter que
c'était une pensée bien puérile- à chaque fois
j'avais l'impression d'assister à la transformation de la maîtresse
en une belle princesse sortie tout droit des histoires que me racontait mon
grand-père dans ma petite enfance.
"
- Au fait, si ce n'est pas trop indiscret, tu comptes participer à la
fête demain ?
- Oui, je vais y accompagner Sara et sa mère, elles y tiennent un stand
de fleurs. C'est en fait la première fois que je vais voir Prontera...
- Vraiment ? Et bien, je pense que tu seras vraiment surprise. C'est une ville
tellement vivante... Qui plus est pendant la fête du printemps ! J'espère
que nous nous y croiserons. Mon mari n'est pas vraiment emballé à l'idée
d'y aller mais il ne fait aucun doute qu'il se laissera convaincre : je suppose
qu'il me suffira de mentionner le défilé des Kafra...",
ajouta-t-elle avec un regard de connivence.
"
Et puis, c'est tout de même la dernière de ce millénaire
! Allez, tu devrais filer, ou ce très cher Cid va encore dire que je
fais de toi mon esclave. Et merci encore pour ton aide !"
C'est le sourire aux lèvres que je sortis donc, tout en me disant que
si je n'avais rien à reprocher à l'éducation de mon grand-père,
ses leçons n'avaient pas vraiment le charme d'une trentenaire enjouée
aux allures de princesse.
" Ah, te voilà enfin, Sena ! Il faudra que je pense de rappeler à cette
chère Ilena que tu n'es pas son esclave !", s'exclama Cid en m'accueillant,
ce qui ne put que me faire rire.
"
- Eh bien, eh bien, on se moque de son maître d'armes maintenant, mademoiselle
?", me demanda-t-il d'une voix faussement outrée.
- Oh non, c'est juste qu'elle m'avait prévenu que vous ne manqueriez
pas de dire cela...
- Cette Ilena ! A croire qu'elle me connaît comme si elle m'avait fait
!"
Je ne manquais pas de remarquer ses yeux qui, un instant, s'absentèrent.
Ce que j'interprétais comme une preuve de plus à l'hypothèse
que Sara et moi avions échafaudé : Cid et Ilena avaient vraisemblablement été amoureux
l'un de l'autre avant que, pour une raison qui nous était encore inconnue,
celle-ci ne lui préfère l'armurier et se marie avec celui-ci...
"
J'aimerais bien savoir ce qui se cache derrière ce sourire et ce regard
malicieux..., murmura-t-il en me dévisageant d'un air interrogateur.
Quoi qu'il en soit, il serait sage que nous nous dépêchions de
manger un bout avant le débarquement des cadets, si l'on ne veut pas
qu'ils nous mettent sur les rotules !"
Ainsi se partageaient mes journées, aidant l'institutrice le matin et
le maître d'armes l'après-midi. Il en était ainsi quasiment
depuis mon arrivée au village. J'avoue avoir eu, au début, quelques
craintes, ne me voyant pas donner des leçons à des enfants à peine
moins âgés que moi... Je me souviens avoir demandé à Cid
quelle raison le poussait à penser que j'étais capable de m'acquitter
de cette tâche, alors qu'il ne m'avait jamais vu manier une simple branche
de bois. Ce à quoi il avait répondu, mot pour mot :
" Si je voulais faire l'expert, je te répondrais que je t'ai vu écrire
-il n'ajouta pas que c'était sur le certificat de décès,
ce dont je lui fus extrêmement reconnaissant... Tu sais, les deux arts
que sont l'écriture et l'escrime sont, dans leurs fondements, intimement
liés. Et ta calligraphie laisse sans aucun doute, à un oeil averti,
entrevoir ta maîtrise de l'épée. Pour ce qui est d'un point
de vue moins formel, tu ne t'en souviens probablement pas, mais je t'ai déjà vu à l'oeuvre...
C'était il y a une dizaine d'années, mon père -que le Grand
Ordonnateur veille sur lui- était encore le maître d'armes, et moi
son jeune assistant. Ton grand-père était donc venu nous saluer,
chose qu'il ne manquait jamais de faire lors de ses rares retours à Izlude.
Leur différence d'âge devait être d'une dizaine d'années,
peut-être un peu plus, mais je crois savoir qu'ils avaient combattu à quelques
reprises ensemble... Enfin, là n'est pas le propos...
Et toi, tu étais là aussi... Si rayonnante et pourtant si discrète
que je ne t'ai pour ainsi dire remarqué que lorsque tu m'as tiré la
manche de ta main gauche. Dans ta main droite, il y avait deux épées
véritables, destinées à l'entraînement des aînés. "Tu
veux bien jouer avec moi, dis ?", tu m'as alors demandé de ta petite
voix fluette et de tes grands yeux bleus implorants.
Ahahaha, désolé, j'en rigole maintenant, mais je dois avouer
qu'à l'époque, je m'étais jeté sur les épées,
te les arrachant presque des mains, de peur que tu ne puisses te blesser. Ce
qui n'avait pas manqué de faire rire ton grand-père... Je ne
comprenais pas... Et je ne saisis que lorsque, ayant pris une épée
accrochée au mur non loin de lui -une épée tout aussi
véritable-, il te la lança sous mes yeux horrifiés. Et
toi tu la saisis... tu la saisis au vol !
Pas même remis de mes émotions, tu m'incitas, sous le regard bienveillant
et empreint de fierté de ton grand-père, à engager quelques
passes d'armes... Et quelles passes d'armes ! Bien sûr ta force était
sans commune mesure avec la mienne (même si, pouvoir tenir de telle façon
une épée à sept ans, je l'aurais quelques instants plus
tôt difficilement jugé possible), mais tes mouvements étaient
d'une fluidité exemplaire, d'une grâce et d'une dextérité hors
normes... Une agilité de voleuse, si tu veux mon avis ! A un âge
où les enfants d'Izlude ne sont pas même autorisés à suivre
nos cours... Pour tout avouer, j'ai pendant cette dernière décennie,
souvent rêver de retrouver un élève aussi précoce
que toi, sans réel succès en fait... Mais ne va pas prendre la
grosse tête, enfin pas tant que ne m'auras montré les progrès
que tu as fait, hein...", avait-il conclut en riant...
Quelques coups tapés à la porte... Je suis assise, comme j'en
ai l'habitude, sur le rebord de ma fenêtre.
"
- Sena, je peux entrer ?
- Oui, oui, bien sûr...
- Encore à regarder les étoiles ? Je ne peux guère t'en
vouloir, mais prends donc garde à ne pas finir sur le sol à force
de contempler le ciel...
- Tu es conscient que ton air moralisateur n'est pas du tout en adéquation
avec ton pyjama ?", ne pus-je m'empêcher de rajouter en souriant.
Il me rendit mon sourire, à la fois amical et protecteur, et vint s'asseoir
sur le rebord en face de moi.
"
- Tu sais, avec Ilena, on a eu une discussion avec le maire et on a abouti à la
conclusion que l'aide que tu nous apportais valait plus que cette chambre un
brin sordide. C'est pas grand-chose, mais voilà un petit salaire pour
ces presque six mois... Et ni contestations, ni refus ne seront acceptés
! Tu l'as mérité, et si tu en doutes, tu n'as qu'à demander
aux enfants..."
Ne sachant trop quoi dire, je ne réussis qu'à marmonner un faible
merci...
"
- Non, non, c'est bon..., se défendit-il, apparemment tout aussi embarrassé que
moi. A part cela, je crois que demain tu accompagnes Sara et madame Elis à la
fête du Printemps ? Je ferai probablement le voyage avec vous, mais il
est plus que certain qu'une fois arrivés à Prontera nous soyons
séparés, et je me suis dit qu'il était plus prudent que
je te mette en garde contre certaines choses... Sans vouloir d'aucune façon
porter un jugement, tu as passé ton enfance éloignée de
bien des choses, dont il se peut que tu ignores l'existence...
- Tu veux parler de la magie ? Oui, je dois avouer que si mon grand-père
m'en a déjà parlé, c'était de manière plutôt évasive,
et c'est un concept que j'ai encore du mal à appréhender...
- Bon, s'il t'en a déjà parlé, c'est un bon point, et
tu découvriras de tes propres yeux cela demain, à n'en pas douter
! Sinon, tu sais, à Izlude, la vie est simple et les gens honnêtes,
mais, à Prontera, il se peut que tu sois confronter à de toutes
autres situations... Tu es quasiment une adulte, je sais que tu sauras te défendre,
et ce discours doit te sembler un peu pompeux et rébarbatif, mais les
vols sont légions pendant la fête... Alors penses bien à dissimuler
ta bourse.
- Merci du conseil, Cid, je le ferai...
- Bon, allez j'arrête de t'ennuyer... Il se fait tard et le réveil
va être rude demain matin... Bonne nuit, Sena.
- Bonne nuit, Cid... Au fait, tu te déguises en quoi, demain ?
- Ahaha, tu ne le sauras que demain, petite curieuse..."
Je suis assise sur le rebord de ma fenêtre et je regarde les étoiles...
Grand-père disait que certains hommes étaient capables de lire
les destinées dans le mouvement des astres... Pour ma part, je me contente
de remercier le ciel... Pour Cid, Ilena et Sara... Qui sont à présent
comme une nouvelle famille, autant que l'était mon grand-père.
Pour les enfants... Qui m'ont plus aidé par leur joie de vivre et leur
insouciance que moi avec mes conseils en algèbre ou en esquive. Pour
les autres aussi...
J'ai l'impression que la mort de mon grand-père a séparé ma
vie en deux, mais ce n'est plus de la tristesse que j'éprouve, juste
un souvenir agréable et ému, qui m'envelopperait de ses bras
réconfortants, comme il le faisait les soirs d'orage, quand j'étais
petite.
Je regarde le ciel, alors qu'une petite larme tombe sur le sol. Je souris...